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🌍 Résumé et Analyse : « L’effondrement de l’empire humain – Regards croisés »
L’idée d’un effondrement de notre civilisation thermo-industrielle a quitté les cercles marginaux pour s’installer au cœur du débat public. Mais de quoi parle-t-on exactement ? D’une crise passagère, d’une fin du monde hollywoodienne, ou d’une longue descente énergétique et matérielle ?
Dans l’ouvrage magistral « L’effondrement de l’empire humain – Regards croisés » (Éditions Rue de l’échiquier, 2020), les auteurs Manon Commaret et Pierrot Pantel réunissent dix figures intellectuelles, scientifiques et militantes pour ausculter notre époque. Loin du prêt-à-penser écologiste traditionnel et des illusions de la « croissance verte », ce livre dresse un constat lucide, parfois glaçant, mais toujours passionnant, sur l’impasse de notre modernité.
Découvrez dans cet article une analyse complète et un résumé détaillé des thèses de Pablo Servigne, Jean Jouzel, Arthur Keller, Carolyn Baker, Yves Cochet, Nicolas Hulot, Vincent Mignerot, Nicolas Casaux, Isabelle Attard et Derrick Jensen. Un guide essentiel pour penser le monde de demain.
📉 Partie 1 : Le diagnostic scientifique et la fin des illusions
La première force de cet ouvrage est de poser un diagnostic implacable. Les intervenants issus des sciences dures et de la systémique balaient l’idée qu’une simple « transition écologique » suffirait à nous sauver.
🌡️ Jean Jouzel : L’urgence et le chaos climatique
Le climatologue et ancien vice-président du GIEC, Jean Jouzel, rappelle que nous sommes des « kamikazes ». Face à une trajectoire de réchauffement qui nous mène vers +3 °C ou +4 °C d’ici la fin du siècle, la survie même d’une grande partie de l’humanité est en jeu. Loin d’utiliser le terme « effondrement » qu’il juge parfois flou, Jouzel parle de « chaos climatique » : augmentation du niveau de la mer (jusqu’à un mètre en 2100, et des mètres supplémentaires au-delà), exacerbation des inégalités, conflits pour l’eau et zones du globe devenant littéralement inhabitables. Jouzel souligne l’illusion d’une transition sans investissements massifs (il évoque 1000 milliards d’euros par an au niveau européen). Face à l’inertie du climat, les conséquences des décennies à venir sont déjà scellées par nos émissions passées.
⚙️ Vincent Mignerot : Le déterminisme de la destruction
Le chercheur Vincent Mignerot apporte une vision qualifiée de « lucidité froide ». Pour lui, l’effondrement n’est rien d’autre que le retour des lois de la sélection naturelle. L’humanité n’est pas suicidaire par nature, mais dans un contexte de compétition globale, l’espèce humaine repousse les limites environnementales pour optimiser son alimentation et sa sécurité. Mignerot déconstruit l’illusion d’une transition vertueuse. Pour lui, la transition énergétique actuelle (éolien, solaire) n’est qu’un mirage qui s’ajoute aux énergies fossiles sans s’y substituer. Le monde futur sera inéluctablement un monde contraint par la thermodynamique.
« L’acceptation que nous ne sommes pas tout-puissants me semble prioritaire. Nous devons déconstruire cette illusion afin de servir au mieux notre prochain, en tenant strictement compte des limites physiques de notre planète. » — Vincent Mignerot
📉 Yves Cochet : La survie dans les biorégions
L’ancien ministre et mathématicien Yves Cochet est sans doute le plus catégorique sur la chronologie. Il définit l’effondrement comme un phénomène global et systémique où les besoins de base ne seront plus assurés par des services encadrés par la loi. Il anticipe un bouleversement inouï, pronostiquant que près de la moitié de la population mondiale pourrait disparaître en moins de dix ans. Cochet structure l’avenir en trois phases :
- Les années 2020 : L’effondrement systémique global.
- Les années 2030 : La survie grâce aux « restes » de la civilisation industrielle.
- Les années 2040 : L’épuisement des stocks et le besoin vital de solutions strictement « low-tech ».
Pour Cochet, les grandes villes (comme Paris) sont des pièges mortels sans résilience. La seule issue réside dans l’exode vers les campagnes, la permaculture et la création de « biorégions » solidaires et autonomes.
🧠 Partie 2 : Le choc psychologique et le cheminement spirituel
Apprendre que notre monde va disparaître constitue un traumatisme. Plusieurs auteurs de l’ouvrage s’attardent sur la gestion de la souffrance, du deuil et de l’incertitude radicale.
💔 Carolyn Baker : Le deuil conscient et l’hospice planétaire
La psychothérapeute américaine Carolyn Baker aborde l’effondrement sous un angle profondément spirituel. Elle compare la situation de la Terre à un patient en phase terminale, parlant d’un « hospice planétaire ». Face au déni, à la colère ou au désespoir, Baker prône l’apprentissage du « deuil conscient » au sein de communautés de soutien. Pour elle, nous avons été « colonisés » par la civilisation industrielle et ses valeurs d’avidité. Nous devons nous « décoloniser » pour retrouver la compassion, l’humilité et notre connexion aux autres êtres vivants.
🤝 Pablo Servigne : Solastalgie et Entraide
Figure de proue de la collapsologie en France, Pablo Servigne explique comment accepter les « formules tragiques » de l’avenir sans s’effondrer intérieurement (ce qu’il nomme la « collapsosophie »). Il met des mots sur la solastalgie (la détresse causée par la destruction de notre environnement). Servigne refuse le défaitisme. En s’appuyant sur la biologie et l’anthropologie, il démontre que l’entraide est le comportement de survie le plus naturel et le plus efficace en temps de crise (en référence à Pierre Kropotkine).
« Il s’agit du plus court chemin (en fait le seul) vers des collectifs, des organisations saines et solides, vers une recréation de sens, de récit commun. Nous devons refaire du lien, ce qui nous rendrait plus résilients pour l’avenir. » — Pablo Servigne
🥀 Nicolas Hulot : Le désenchantement d’un humaniste
L’ancien ministre Nicolas Hulot livre un témoignage empreint d’une profonde mélancolie. Il constate un « découplage tragique » entre notre puissance technologique (la science) et notre sagesse (la conscience). Selon lui, l’humanité souffre de son incapacité chronique à se fixer des limites. Hulot avoue être « sonné » par les verrous systémiques qu’il a pu observer au sommet de l’État, réalisant que le système empêche les alternatives d’éclore à l’échelle globale. Il craint que le vernis civilisationnel ne craque rapidement face aux pénuries, révélant la barbarie humaine.
✊ Partie 3 : Résistance, sabotage et nouveaux récits
Si le constat est sombre, que faire ? L’ouvrage offre une confrontation fascinante entre les partisans de la préparation citoyenne et ceux de l’écologie radicale, prônant le démantèlement actif du système.
🛡️ Arthur Keller : Systémique, reliance et résistance
Pour l’ingénieur Arthur Keller, les espoirs de verdissement du système actuel relèvent du déni. La civilisation thermo-industrielle est une « mégamachine » vouée à détruire le vivant. Face à ce constat, il propose un plan d’action articulé autour d’une boussole à 4 dimensions :
- Révolution (des imaginaires) : Créer de nouveaux récits pour se projeter au-delà du consumérisme.
- Résilience : Organiser l’autonomie matérielle et alimentaire à l’échelle des territoires (biorégions).
- Reliance : Prendre soin des liens sociaux et de notre intégration dans le monde naturel.
- Résistance : S’interposer physiquement contre les projets destructeurs et les saccages écologiques.
Keller fustige le mythe du « colibri » (l’action purement individuelle), affirmant que sans organisation collective et systémique, les petits gestes sont tragiquement insuffisants.
« Il a bien fallu que quelqu’un quelque part daigne envisager l’inconcevable pour qu’il y ait quelques canots sur les ponts du Titanic, et quelques survivants pour témoigner. Témoigner que notre vulnérabilité est d’autant plus critique qu’on s’imagine invincibles. » — Arthur Keller
🏴 Nicolas Casaux et Derrick Jensen : L’écologie radicale (Deep Green Resistance)
Pour Nicolas Casaux (fondateur des éditions Libre) et l’activiste américain Derrick Jensen, l’effondrement de la civilisation n’est pas une tragédie à redouter, mais une nécessité absolue à espérer et à provoquer pour sauver la vie sur Terre.
Casaux s’oppose frontalement à l’écologie « mainstream » (de type Cyril Dion) qui cherche à sauver le capitalisme via des énergies prétendument vertes (qui nécessitent en réalité des ravages miniers et industriels colossaux). Pour lui, l’État et l’industrialisation sont les causes racines du biocide actuel.
Derrick Jensen utilise une métaphore frappante : Si des extraterrestres envahissaient la Terre et détruisaient les océans et les forêts, nous ne chercherions pas à les rendre « verts », nous chercherions à les anéantir. Jensen appelle à prêter allégeance inconditionnelle au monde sauvage plutôt qu’à notre culture mortifère. La survie de notre confort (nos « douches chaudes ») importe infiniment moins que la survie de la biosphère.
Ⓐ Isabelle Attard : L’éco-anarchisme en action
L’ancienne députée écologiste Isabelle Attard explique son basculement vers l’anarchisme. Après avoir traversé la douleur du deuil systémique, elle s’est tournée vers le municipalisme libertaire (inspiré de Murray Bookchin) : l’autogestion locale, sans hiérarchie dominante. Elle rejette également le mythe du colibri qui finit par mourir d’épuisement. Pour elle, il faut nommer, dénoncer et combattre les responsables (les GAFAM, les multinationales extractivistes) par la désobéissance et le sabotage ciblé des infrastructures, sans violence envers le vivant.
🔍 Partie 4 : Analyse transversale des grands débats de l’ouvrage
L’immense richesse de L’effondrement de l’empire humain réside dans les points de friction et les convergences inattendues entre ces différents penseurs.
1. Le procès de l’écologie des « petits gestes » (Le mythe du Colibri) 🐦
S’il est une thématique qui fait l’unanimité (de Servigne à Casaux en passant par Keller et Attard), c’est l’insuffisance coupable de la légende du Colibri popularisée par Pierre Rabhi (« Je fais ma part »). Tous s’accordent à dire que le tri des déchets ou l’achat d’une gourde en métal (souvent issue de l’industrie capitaliste mondiale) crée un écran de fumée dépolitisant. L’action individuelle est le premier pas, mais si elle ne débouche pas sur un bouleversement collectif, politique, systémique et sur un rapport de force (la lutte contre les origines du feu), l’incendie dévorera la forêt.
2. Technologie, « Transition » et Low-Tech ⚙️
L’idée d’une transition énergétique douce vers une économie décarbonée est torpillée par la majorité des auteurs.
- Mignerot et Casaux démontrent que les énergies renouvelables sont adossées au système capitaliste extractiviste et ne font qu’ajouter de la production sans se substituer au pétrole.
- Cochet, Keller et Attard appellent à un retour massif au « Low-Tech » et à une dé-complexification de nos vies. L’avenir exigera de savoir planter, cultiver, réparer et soigner avec des moyens basiques, loin des chimères du transhumanisme ou de l’Intelligence Artificielle.
3. Faut-il fuir les villes ? La géographie de la survie 🏙️
Un débat stratégique émerge. Yves Cochet affirme que les villes (comme Paris) deviendront des coupe-gorge inhabitables en l’espace de quelques jours sans approvisionnement. Il prône la fuite vers des biorégions rurales. À l’inverse, Vincent Mignerot rappelle que les États centralisés concentreront leurs forces (armée, police, réserves) pour protéger les métropoles. Historiquement (comme à Sarajevo), ceux qui s’isolent à la campagne avec des stocks deviennent souvent des cibles prioritaires pour les milices ou les gangs. La survie s’organise toujours collectivement.
4. Quel héritage pour nos enfants ? 👶
Faut-il protéger ou informer la jeune génération ? Carolyn Baker, Arthur Keller et Derrick Jensen sont unanimes : mentir est une trahison. Il faut préparer les enfants par pallier (comme lors d’une décompression en plongée), leur enseigner des valeurs de résilience, d’empathie et de débrouillardise pratique. Comme le résume Arthur Keller : « Préparer aujourd’hui, c’est préserver demain ».
5. La leçon du Covid-19 🦠
Les entretiens, mis à jour après l’apparition du coronavirus, montrent que la pandémie a agi comme une répétition générale. Pour Servigne et Keller, la crise a exposé la fragilité d’une société mondialisée en flux tendu. Pour Attard, elle a montré le cynisme de la « stratégie du choc » par les gouvernements, mais a aussi prouvé la force de l’autogestion citoyenne spontanée.
🛠️ En pratique : Comment agir face à l’effondrement ?
La lecture de cet ouvrage peut provoquer un choc (« la troisième blessure narcissique » selon Yves Cochet). Cependant, les auteurs offrent des pistes concrètes pour transformer l’éco-anxiété en moteur d’action :
- Faire le deuil de notre confort : Accepter émotionnellement que le monde tel que nous le connaissons va disparaître. C’est la condition sine qua non pour ne pas sombrer dans le déni.
- Quitter la Matrice du salariat destructeur : Refuser les emplois toxiques (« bullshit jobs ») pour réaligner ses valeurs avec ses actions quotidiennes (comme l’a fait Arthur Keller en quittant un haut salaire).
- Acquérir des savoir-faire primaires : Se former à la permaculture, à la menuiserie, au soin de premier secours, au maraîchage. Relocaliser ses compétences.
- Construire des communautés : Le survivalisme individuel (« le mythe du bunker ») est une impasse mortelle. La seule véritable assurance-vie réside dans l’entraide de voisinage, la création de coopératives et les réseaux de solidarité locaux.
- Entrer en résistance : Saboter politiquement ou physiquement (de manière ciblée) les projets écocides, refuser le monde du tout-numérique, et défendre inconditionnellement la nature.
📝 Conclusion : Choisir sa loyauté
« L’effondrement de l’empire humain » n’est pas un livre de science-fiction, ni un manuel de survie pour survivalistes paranoïaques. C’est un appel à la dignité et au courage moral.
Comme le résume puissamment Pierrot Pantel dans l’épilogue, il s’agit de choisir où placer notre loyauté : envers une mégamachine économique qui dévore le vivant pour produire du PIB, ou envers la vie sous toutes ses formes.
Ce recueil de regards croisés nous rappelle que l’incertitude radicale de notre époque n’est pas une excuse pour la paralysie, mais une formidable opportunité de réinventer notre place sur Terre. Face à la barbarie qui menace, il nous reste l’organisation politique, le retour à la terre, l’art, et par-dessus tout, comme le rappellent Carolyn Baker et Yves Cochet, l’amour et la bienveillance.
L’empire humain vacille. Il est temps de construire la suite.
Sources : Les citations et analyses de cet article sont tirées de l’ouvrage « L’effondrement de l’empire humain _ regards croisés », entretiens menés par Manon Commaret et Pierrot Pantel, Éditions Rue de l’échiquier, 2020.