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📚 Réécrire les classiques : Entre morale, profit et littérature, le décryptage de Laure Murat
Dans un monde où les « guerres culturelles » font rage, un sujet enflamme régulièrement les médias et les réseaux sociaux : faut-il réécrire les classiques pour les adapter à nos sensibilités modernes ?. Qu’il s’agisse de gommer le racisme chez Agatha Christie, le sexisme chez James Bond ou l’antisémitisme chez Roald Dahl, le débat semble bloqué dans une impasse entre deux clans irréconciliables.
Dans son dernier essai percutant, Toutes les époques sont dégueulasses, l’historienne et professeure Laure Murat propose de faire une pause pour analyser les véritables enjeux de cette controverse. Son constat est sans appel : derrière les prétextes idéologiques se cache souvent un cynisme économique néolibéral.
🧐 1. La distinction cruciale : « Réécrire » vs « Récrire »
Pour Laure Murat, la confusion sémantique est le premier piège du débat. Elle propose d’utiliser la double orthographe du mot pour distinguer deux pratiques radicalement différentes :
- Réécrire (avec deux ‘é’) : C’est un acte de création, un processus artistique où l’on réinvente une vision nouvelle à partir d’un texte existant (comme Racine adaptant Euripide ou Joyce réinventant l’Odyssée).
- Récrire (sans le deuxième ‘é’) : C’est une opération de mise aux normes morales ou typographiques, sans intention esthétique. C’est le domaine de la correction, de l’élagage et de l’altération.
« La réécriture relève de l’art et de l’acte créateur, la récriture de la correction et de l’altération. »
Cette distinction est fondamentale car elle permet de voir que les modifications actuelles sur Roald Dahl ou Ian Fleming ne sont pas de la littérature, mais de la « pasteurisation ».
🕵️ 2. James Bond et Miss Marple : Les incohérences de la « censure du pauvre »
L’analyse des récentes révisions d’œuvres cultes révèle, selon les sources, une profonde incohérence. Les « démineurs éditoriaux » (sensitivity readers) semblent agir de manière aléatoire :
- James Bond : On supprime certaines insultes raciales, mais on laisse des remarques dégradantes sur les Coréens ou des descriptions faisant l’apologie du viol.
- Agatha Christie : En changeant le titre de Dix petits nègres par Ils étaient dix, on remplace un racisme par un autre (en utilisant la chanson Ten Little Indians) ou on finit par créer des contresens historiques sur les opinions politiques de l’autrice.
Laure Murat souligne que vouloir extraire un mot insultant d’un texte idéologiquement « empoisonné » par le colonialisme ou le sexisme est une demi-mesure vouée à l’échec. On ne peut pas réformer l’esprit d’une époque par des retouches cosmétiques.
💰 3. L’argent, le véritable moteur de la vertu
L’une des thèses les plus fortes de l’ouvrage est que le « wokisme » n’est qu’un épouvantail. La véritable motivation derrière la récriture des classiques est purement lucrative :
- Conserver la valeur marchande : Les éditeurs craignent que les héros comme Miss Marple ou James Bond ne deviennent « ringards » auprès des nouvelles générations.
- L’ombre de Netflix : Les œuvres de Roald Dahl ont été édulcorées juste avant la vente massive des droits à la plateforme de streaming.
- Cynisme néolibéral : Ce que la doxa appelle « police de la pensée » est souvent le produit du cynisme économique visant à transformer des œuvres en produits lisses et exportables.
📜 4. Le danger du mensonge historique
En « nettoyant » les textes du passé, nous nous privons, selon l’autrice, d’un outil de compréhension majeur. Éliminer ce qui nous offense aujourd’hui revient à priver les opprimés de l’histoire de leur oppression.
« Faites de James Bond un féministe […] et dans cinquante ans, on ne comprendra plus rien à l’histoire de la misogynie ordinaire dans les années cinquante. »
Laure Murat rappelle la célèbre formule d’Antonin Artaud qui donne son titre au livre : « Toutes les époques sont dégueulasses ». Le siècle prochain trouvera sans doute nos propres aveuglements actuels tout aussi révoltants. La récriture efface les traces du passé au lieu de nous aider à les analyser.
👩🏫 5. La solution pédagogique : Contextualiser plutôt que censurer
Face à l’impasse, l’ouvrage propose une troisième voie : la contextualisation. Plutôt que de toucher à l’intégrité du texte, les sources préconisent l’usage de :
- Préfaces et postfaces : Pour expliquer les préjugés d’un auteur (comme la préface de Philippe Goddin pour Tintin au Congo).
- Appareils de notes : Pour fournir les outils intellectuels nécessaires à la réflexion.
L’autrice insiste sur la différence entre les auteurs vivants et morts. Si une collaboration entre un auteur contemporain et un sensitivity reader peut enrichir un texte (comme pour Kev Lambert), modifier la prose d’un auteur mort est un acte d’arrogance et un mépris de la littérature.
✨ 6. Vers une réécriture créative : Bagieu et Everett
La conclusion de Laure Murat est un appel à la créativité plutôt qu’à la correction médiocre. Elle cite deux exemples magistraux de « réécriture » (au sens artistique) réussie :
- Pénélope Bagieu : Avec sa bande dessinée Sacrées Sorcières, elle réinvente l’œuvre de Roald Dahl en y insufflant des exigences contemporaines sans trahir le génie de l’original.
- Percival Everett : Avec son roman James, il reprend Huckleberry Finn mais du point de vue de l’esclave Jim, lui redonnant une voix et une humanité que le texte original de Mark Twain traitait différemment.
💡 Conclusion : Ne pas se tromper de cible
En résumé, Toutes les époques sont dégueulasses nous invite à ne pas succomber à la panique morale. La véritable menace pour la liberté d’expression ne vient pas tant de la modification de quelques adjectifs chez Roald Dahl que de la censure d’État réelle (comme les interdictions massives de livres aux États-Unis) ou du cynisme des algorithmes de vente.
La littérature doit rester cet espace d’inconfort et de complexité. Comme l’écrit Laure Murat, il appartient au XXIe siècle de relever le défi des conflits entre l’art et la morale, non pas en mettant la poussière sous le tapis, mais en faisant preuve de courage intellectuel.
🔍 À retenir sur cet ouvrage :
- Autrice : Laure Murat.
- Thème : La controverse de la réécriture des classiques littéraires.
- Concept clé : Distinction entre l’art de la réécriture et la médiocrité de la récriture.
- Position : Opposée à l’édulcoration des textes morts au nom d’un marketing déguisé en vertu.