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🛑 Résumé et Analyse : « Dé-civilisation : Les nouvelles logiques de l’emprise » de Roland Gori
Sommes-nous en train d’assister à la fin de notre civilisation ? Face à la montée des extrêmes, à la brutalité des débats politiques, à l’omniprésence des fake news et à la destruction de nos services publics, le diagnostic semble sombre. Dans son essai percutant « Dé-civilisation : Les nouvelles logiques de l’emprise » (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2025), le psychanalyste et professeur émérite Roland Gori nous livre une grille de lecture magistrale de notre époque.
Loin des discours politiques qui accusent les « sauvageons » ou les « enfants rois » d’être responsables de l’ensauvagement de la société, Roland Gori démontre que la véritable « dé-civilisation » provient d’en haut : elle est le fruit d’une technocratie néolibérale qui détruit la parole, sacrifie la culture du dialogue et transforme l’humain en simple donnée chiffrée.
À travers ce résumé et cette analyse complète, plongez dans les mécanismes psychologiques, sociologiques et politiques qui fabriquent aujourd’hui notre servitude volontaire, et découvrez comment l’acte de création et la réhabilitation de la parole peuvent encore nous sauver du chaos.
🌪️ PARTIE 1 : Qu’est-ce que la « Dé-civilisation » ?
Le terme de « dé-civilisation » a récemment fait irruption dans le débat public, notamment dans la bouche du président de la République Emmanuel Macron pour dénoncer les émeutes urbaines. Pour Roland Gori, cette utilisation du concept est un contresens total.
🏛️ La brutalité politique et la pulsion de mort
Gori ouvre son ouvrage sur le climat politique français de 2023 et 2024. Face au rejet de réformes impopulaires (comme celle des retraites), le pouvoir a répondu par le passage en force (le 49.3) et par la répression. Pour le psychanalyste, cette gouvernance par la brutalité et le déni de démocratie relève d’une profonde « pulsion de mort ».
Le pouvoir se transforme en un système bureaucratique qui cadavérise le vivant. La force transforme les êtres humains en choses, en fonctions ou en chiffres que l’on manipule. Cette attitude culmine avec la dissolution de l’Assemblée nationale en juin 2024, un acte que Gori compare à la stratégie d’un « ingénieur du chaos », jetant une « grenade dégoupillée » dans les jambes du pays au mépris du temps démocratique.
📉 Norbert Elias et le processus de (dé)civilisation
Pour comprendre la dé-civilisation, Gori s’appuie sur l’œuvre monumentale du sociologue Norbert Elias. Le processus de « civilisation des mœurs » en Occident (depuis le XVIIe siècle) repose sur l’intériorisation des contraintes. Les individus apprennent à refouler leurs pulsions agressives et s’autocontrôlent, encadrés par un État qui monopolise la violence légitime.
Mais ce vernis est fragile. Une civilisation superficielle peut s’effondrer et régresser vers la dé-civilisation, autorisant à nouveau la violence. Gori rappelle l’analyse d’Elias sur la genèse du nazisme en Allemagne : contrairement à la France où la bourgeoisie humaniste a imposé ses valeurs, l’Allemagne a vu sa bourgeoisie se soumettre aux codes aristocratiques et militaires de la brutalité et du duel. Le nazisme a prospéré sur ce terreau, transformant l’humain en simple matériau.
Aujourd’hui, Gori alerte : la destruction systématique des institutions du soin, de l’éducation, de la justice et de la culture par les politiques néolibérales d’austérité produit cet « ensauvagement ». Le néolibéralisme fabrique les conditions de sa propre violence.
« Ce délitement des services publics et le mécontentement social qui s’ensuit expliquent en grande partie les résultats des élections… »
🕸️ PARTIE 2 : Les Nouvelles Logiques de l’Emprise
Comment les individus consentent-ils à leur propre soumission ? C’est tout l’enjeu du concept d’emprise, qui opère du couple intime jusqu’à la société tout entière.
💔 L’illusion amoureuse et l’arnaqueur
Pour comprendre l’emprise politique, il faut regarder l’emprise interpersonnelle. Gori analyse les figures des imposteurs, des gourous et des prédateurs (comme « L’Arnaqueur de Tinder » ou Elizabeth Holmes). Leur secret ? Ils usent du pouvoir du « semblant ». Ils ne font que se placer exactement là où la victime ressent un manque, une détresse.
Le prédateur capte l’illusion narcissique de sa victime. En psychiatrie, cela s’apparente à l’érotomanie (l’illusion délirante d’être aimé). Le sujet sous emprise croit être indispensable à l’Autre (le gourou, le chef). La relation d’emprise est donc une « dépossession primordiale » où l’individu abdique sa liberté de penser au profit d’un maître qui lui donne l’illusion de le réparer.
🏢 Le « Harcèlement institutionnel » et le management par les nombres
Aujourd’hui, l’emprise n’est plus seulement le fait de dictateurs charismatiques, elle est bureaucratique et algorithmique. Roland Gori dresse un parallèle glaçant entre l’administration de la mort sous le nazisme (qui réifiait les victimes et faisait de ses bourreaux des techniciens obéissants) et le management néolibéral contemporain.
L’obsession de la concurrence, les évaluations chiffrées permanentes et la destruction des métiers conduisent à des formes de harcèlement institutionnel légalisé. Le procès de France Télécom (où le management a poussé des dizaines d’employés au suicide par une politique de « déflation salariale » déshumanisée) en est l’illustration tragique. Les salariés ne sont plus que des « bâtonnets » sur des fichiers Excel.
📲 Nudges et soumission librement consentie
Pour faire accepter ce monde, la technocratie utilise les sciences comportementales. La politique recourt aux nudges (coups de pouce), ces petites manipulations de l’environnement qui nous poussent à faire les « bons choix » sans que nous ayons besoin de réfléchir. L’humain est réduit à des comportements à corriger, traité comme un enfant par un pouvoir tutélaire. C’est la « soumission sociale librement consentie », une forme de totalitarisme doux qui détruit la liberté politique.
📢 PARTIE 3 : Propagande, Agitation et Fake News
La dé-civilisation passe obligatoirement par une perversion du langage. La parole perd sa fonction critique et poétique pour devenir un simple outil de conditionnement.
🤥 Les prophètes du mensonge : L’Agitateur vs le Révolutionnaire
Gori s’appuie sur les travaux de Léo Löwenthal pour distinguer le réformiste de l’agitateur. Là où un leader progressiste tente d’expliquer rationnellement les causes d’une crise pour y remédier, l’agitateur (comme Donald Trump, Beppe Grillo ou les leaders d’extrême droite) ne cherche pas de solution. Il se contente d’attiser la colère et la haine.
L’agitateur surfe sur l’angoisse sociale et pointe du doigt des cibles vagues ou stéréotypées (les riches, les immigrés, l’Europe, les wokistes).
« Le malaise peut être comparé à une maladie de la peau… L’agitateur dit : « Continuez de vous gratter ! » »
La politique devient alors un « carnaval », un grand-guignol où la gaffe, le clash et la brutalité remplacent l’argumentation. Les algorithmes des réseaux sociaux, dont le modèle économique (l’audimat et le buzz) repose sur l’excitation, amplifient ce phénomène de manière vertigineuse.
🦠 L’Infodémie et les « Fausses Nouvelles »
Bien avant les réseaux sociaux, l’historien Marc Bloch avait analysé comment naissent les légendes et les rumeurs en temps de guerre. Une fausse nouvelle ne prend racine que si elle rencontre un « bouillon de culture favorable ». Les fake news expriment les préjugés, les peurs et les désirs de la masse.
Dans la psychologie des foules (théorisée par Gustave Le Bon et reprise par Freud), la masse agit sous l’effet d’une suggestion hypnotique. Les individus perdent leur sens critique et se laissent envahir par des émotions brutes. Le mensonge n’a plus pour but de faire adhérer à une idée fausse, mais de « déclencher des réflexes ».
🧠 PARTIE 4 : La Langue comme « Machine à influencer »
Si le langage peut être un outil de propagande, c’est parce qu’il touche au cœur même de la constitution de la psyché humaine. Pour Roland Gori, psychanalyste, la sociologie politique doit impérativement s’éclairer par la clinique des psychoses.
🤖 Le délire du corps et le schizophrène
Gori convoque le texte fondamental de Victor Tausk sur la « machine à influencer » dans la schizophrénie. Le patient schizophrène, envahi par un chaos d’hallucinations et d’éprouvés corporels angoissants, invente dans son délire une « machine » diabolique dirigée par des persécuteurs pour donner un sens et une cause à ses souffrances.
Cette clinique dévoile une vérité universelle : c’est par le langage et les récits que nous donnons un sens au chaos de notre corps et du monde. Le langage lui-même est cette machine primordiale. Lorsque notre monde moderne s’effondre, générant précarité et angoisse, nous cherchons désespérément un « appareil à influencer » (un chef, une théorie du complot, un bouc émissaire) pour endiguer notre panique. Les idéologies complotistes (comme QAnon) sont des équivalents collectifs de ces délires.
👄 Le rejet de la chair et la langue de bois technocratique
Le langage humain est foncièrement ambivalent (un pharmakon) : il peut émanciper ou aliéner. Dans sa forme vivante, la parole est liée au corps, à la chair, à la poésie. Mais la modernité néolibérale et bureaucratique impose un langage mort, décharné, composé de sigles, d’acronymes et d’évaluations.
Gori s’appuie sur le récit hallucinant de Louis Wolfson (Le Schizo et les langues), un jeune homme qui démembrait sa langue maternelle en phonèmes étrangers pour éviter d’être symboliquement « dévoré » par la voix de sa mère. Ce rejet psychotique de la langue maternelle reflète, à une autre échelle, la destruction actuelle de la parole démocratique par la technocratie : on abstrait le vivant, on le chiffre, on le transforme en données pures pour ne plus en ressentir la douleur.
⚔️ PARTIE 5 : L’Acte de Création comme Résistance Démocratique
Face à ce tableau clinique d’une civilisation qui glisse vers l’autoritarisme, l’isolement (la « désolation » selon Hannah Arendt) et l’abêtissement, comment résister ? Roland Gori lance un appel vibrant à la reconquête de la parole pleine et de l’imaginaire.
✊ 1936 : La puissance politique de l’Événement et du Signifiant
Pour qu’une foule en colère se transforme en un « peuple » conscient, il faut que sa révolte rencontre le politique par le biais du langage. Gori prend l’exemple historique du Front Populaire de 1936. Face à la misère et à la montée des ligues fascistes en France, c’est l’invention de ce signifiant nouveau (« Front populaire ») qui a obligé les partis de gauche à s’unir et qui a créé un événement historique dépassant les simples alliances d’appareils. Le langage a un pouvoir performatif immense s’il est habité par la vérité du social.
🎭 L’Art et la culture contre la barbarie
La véritable culture n’est pas le divertissement de masse de la société du spectacle. L’acte de création est une nécessité de survie. Roland Gori rappelle les témoignages poignants de Charlotte Delbo, déportée à Auschwitz, qui luttait contre la réification et l’extermination nazie en convoquant la littérature et le théâtre avec ses compagnes de détention. Le besoin de fiction, de beauté et de récit est ce qui maintient l’humanité en vie au cœur de l’enfer.
Il évoque également les contes créoles nés durant l’esclavage, analysés par Patrick Chamoiseau. Ces récits fantastiques n’étaient pas de simples divertissements, mais une forme de « marronnage » symbolique, un arrachement spirituel face à la brutalité des maîtres.
🧜♀️ Ulysse face aux Sirènes numériques
Pour conclure, le psychanalyste convoque trois grandes figures mythologiques et littéraires pour illustrer notre défi actuel.
- L’Ulysse d’Homère : Face au chant mortel des sirènes, Ulysse se fait attacher au mât et bouche les oreilles de ses marins avec de la cire. C’est le triomphe de la raison, du courage et de la ruse (métis) sur la pulsion de mort.
- L’Ulysse de James Joyce : Dans le roman moderne du XXe siècle, Ulysse (Léopold Bloom) n’est plus un héros mais un homme ordinaire errant dans l’angoisse de la ville de Dublin. Les sirènes sont devenues la violence insensée de la cacophonie urbaine et des discours antisémites naissants. Le langage lui-même se disloque.
- L’Ulysse numérique d’Alain Damasio (Les Furtifs) : Demain (et déjà aujourd’hui), la menace n’est plus la mer déchaînée, mais une Intelligence Artificielle maternante (« l’Intelligente Avenante ») qui nous trace, nous profile et anticipe nos désirs de consommation dans des villes ultra-privatisées. C’est un cocon totalitaire parfait.
La résistance incarnée par les « Furtifs » de Damasio est celle de la vie organique, du rythme, du son et de la chair qui refusent de se laisser figer et chiffrer par les algorithmes.
✨ Conclusion : « Un peu de vapeur pour retrouver nos esprits »
En refermant « Dé-civilisation », Roland Gori nous adresse une mise en garde tragique mais porteuse d’un profond espoir. Oui, la logique de l’emprise technocratique et néolibérale favorise aujourd’hui l’essor des populismes, du racisme et des régimes illibéraux.
Mais la machine n’est pas infaillible. Roland Gori cite Paul Valéry racontant comment la plus puissante flotte de navires de guerre ultra-technologiques s’est retrouvée totalement immobilisée et paralysée par un simple brouillard marin : « un peu de vapeur ».
L’acte de parole, l’humour, la poésie, le dialogue incarné et la créolisation de nos cultures sont cette « vapeur » vitale. Nous devons déserter les travaux fantômes des caisses automatiques, refuser de n’être que des acronymes, et réintégrer le charnel dans la démocratie. Contre l’emprise des algorithmes et le nihilisme des agitateurs, l’acte de création reste notre ultime et plus belle rébellion.
(Note : Cet article s’appuie exclusivement sur les thèses et extraits de l’ouvrage « Dé-civilisation : Les nouvelles logiques de l’emprise » de Roland Gori, publié aux éditions Les Liens qui Libèrent, 2025).