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Un corps pour deux : Quand la Grossesse Refonde la Philosophie 🤰🧠
Résumé et Analyse de l’ouvrage essentiel de Marie Leborgne Lucas, Petite philosophie de la grossesse
Introduction : Le Silence Philosophique Autour de l’Origine 🧐
L’ouvrage de Marie Leborgne Lucas, Un corps pour deux: Petite philosophie de la grossesse, s’attaque à une lacune historique majeure de la philosophie occidentale : l’absence de réflexion approfondie sur l’expérience de la grossesse. L’auteure, philosophe et féministe, s’est lancée dans ce travail après avoir vécu l’intensité corporelle de sa première grossesse, un moment où son corps lui a paru plus lourd, fatigué, lent et douloureux, mais simultanément plus vivant, incarné et connecté à elle-même et au monde.
Son exploration initiale de la philosophie traditionnelle s’est révélée infructueuse concernant le corps des femmes et la grossesse. Ce n’est que dans la philosophie féministe anglo-saxonne (souvent méconnue en France, mais que Camille Froidevaux-Metterie s’efforce de faire connaître) qu’elle a trouvé matière à réflexion, notamment chez des figures comme Iris Marion Young, dont l’article « Pregnant Embodiment » (1990) a ouvert la voie aux travaux sur ce sujet.
Le but du livre n’est pas de décrire ou d’expliquer précisément l’expérience d’être enceinte — ce qu’aucun discours ne saurait faire — mais d’esquisser une philosophie de ce que signifie (pouvoir) porter un autre. La grossesse, loin d’être un simple processus naturel, implique un sujet et impacte son rapport au corps et au monde. Il est urgent de penser ce qui est spécifique au corps des femmes à l’heure où la différence des sexes est remise en question voire effacée.
I. L’Effacement Historique : Un « Matricide » de la Pensée Occidentale 🚫
Le Mythe de la Passivité et la Dévalorisation du Corps Féminin 🐘
La principale raison du long silence philosophique sur la grossesse réside dans sa perception comme un événement seulement corporel et naturel, assimilant la femme enceinte à son destin de mammifère (mammalia en latin). Ce statut a relégué l’expérience comme indigne de la philosophie, dans une société où ce qui est spécifiquement féminin a été systématiquement dévalorisé.
L’Héritage Dualiste de Platon et Aristote
Le dualisme platonicien (corps/esprit distincts) a engendré un dégoût pour la dimension corporelle de l’existence, un dégoût qui se porte particulièrement sur la femme, jugée plus corporelle et incapable de s’élever à la raison. Platon voyait la femme comme un homme ayant « mal tourné ».
Aristote, au IVe siècle av. J.-C., a cimenté cette vision en affirmant la passivité totale de la femme dans la reproduction. Pour lui, la femme n’est pas génitrice ; elle est un réceptacle fournissant la matière (support indéterminé), tandis que l’homme fournit la forme. Cette théorie a eu une influence considérable en Occident, reprise notamment par Thomas d’Aquin au XIIIe siècle.
Cette dévalorisation persiste, même biologiquement, dans la manière dont nous racontons la reproduction. La description vulgarisée de la fécondation met en scène le spermatozoïde conquérant (« héroïque épopée, » « course, » « marathon, » « opération militaire ») face à un ovule indolent et passif. Or, cette narration, comme le souligne Emily Martin, est une « narration romancée » reflétant des clichés de genre. Les recherches récentes montrent en réalité que l’ovule est actif et exerce un « choix cryptique » par chimio-attraction, sélectionnant les spermatozoïdes.
Le Mythe du Mommy Brain et l’Infantilisation
La grossesse accentue l’idée que la femme est soumise à son corps, souvent pensée comme « encore plus corporelle [fleshier] et moins capable de penser ». Le mythe du « cerveau de grossesse » (Mommy Brain ou « mamnésie ») prétend que l’esprit est ralenti et que le cerveau diminuerait de volume. Cependant, les études récentes réfutent cette idée : bien qu’il y ait une diminution de la matière grise et une modification cérébrale, cela s’accompagne d’une augmentation de l’activité neuronale qui réorganise le cerveau pour le centrer sur le soin du bébé.
Simone de Beauvoir, bien que féministe, a elle-même perpétué l’idée que la grossesse est un événement passif qui confine la femme dans l’immanence, faisant d’elle « la proie de l’espèce ».
La Femme comme Contenant : Dépossession et Intrusion 📦
Cette dévalorisation mène à une dissociation où la femme est réduite à un contenant, un « ustensile pratique », voire un « incubateur » ou une grosse caisse métallique (container en anglais).
L’échographie, bien qu’elle humanise le fœtus (« le bébé ‘nage’, ‘joue’, ‘danse' ») et le rende visible comme sujet, renforce paradoxalement cette vision en effaçant la femme, présentée comme une simple « cavité » ou un « fond vide [empty surround] » autour du fœtus flottant librement.
Cette perception de la femme comme contenant justifie également des gestes intrusifs, comme le fait pour des inconnus de toucher le ventre des femmes enceintes sans leur permission. Ce geste intime est perçu comme normal parce que les gens ne caressent pas le ventre de l’inconnue, mais la vie à naître qu’il contient, rendant le corps de la femme enceint public.
La vision de la femme comme simple gestatrice trouve aussi un écho chez les défenseurs de la Gestation Pour Autrui (GPA), qui cherchent à minimiser les bouleversements psychiques et relationnels de la grossesse en séparant la femme de son ventre.
Le « Matricide » de la Philosophie Occidentale 🔪
L’absence de la grossesse dans la réflexion philosophique est le reflet d’un refus délibéré de reconnaître notre dépendance originaire. Luce Irigaray appelle cela un « matricide » originel : l’oubli que nous sommes tous nés d’une femme, des « eaux immémoriales ».
Les mythes occidentaux soutiennent cet effacement : Adam enfante Ève, et la déesse Athéna naît sans mère. Le sujet occidental s’est construit sur le mythe du self-made-man, indépendant, isolé et jeté au monde (comme le sujet heideggerien), oubliant qu’il a d’abord été porté, accueilli, nourri.
II. Le Sujet Enceint Impensable : Redéfinir l’Être et la Différence 🤯
L’Échec des Concepts Philosophiques Traditionnels 🛠️
Si la grossesse a été tenue à l’écart, c’est aussi parce que l’expérience elle-même échappe aux catégories traditionnelles de la raison et du sujet.
Le concept occidental du sujet est basé sur un modèle masculin :
- Indépendant et autonome.
- Défini par la permanence et la stabilité.
- Une monade clairement séparée du reste du monde et des autres consciences individuelles.
- L’Autre est toujours devant moi, jamais en mon lieu.
Le sujet enceint fait imploser cet idéal. Il est « ni dans la permanence, ni dans la stabilité, ni dans l’unicité ». Imogen Tyler le qualifie de monstrueux au sens philosophique, car il déroge à la norme. La frontière entre le moi et le non-moi est floue, car « le non-moi s’est immiscé en moi ». Le sujet enceint est « à la fois l’un et l’autre » et « tout autant ni un, ni autre ».
Penser la grossesse nécessite de tailler de nouveaux concepts philosophiques, en s’appuyant sur la phénoménologie de Maurice Merleau-Ponty, qui cherche à penser le sujet uni à son corps et mêlé à l’altérité.
Les Règles : Entre Honte, Douleur et Méditation 🧘♀️
La philosophie de la grossesse concerne toutes les femmes car leur corps est celui dont on peut s’attendre à ce qu’il puisse porter la vie. La possibilité de la grossesse est la « situation » à laquelle les femmes sont confrontées.
Les règles menstruelles scandent l’existence des femmes. Le flot menstruel révèle une différence fondamentale entre les sexes : le corps de l’homme a une « frontière nette et indépassable avec le non-moi », tandis que le corps de la femme est potentiellement enceint, un corps ouvert au non-moi.
- Le Corps Mis à Distance : L’incompréhension ancienne du mécanisme des règles les a entourées de superstitions, les décrivant comme un sang toxique, corrupteur ou magique. Aujourd’hui, bien que reconnues comme normales, les règles sont encore vues médicalement comme un échec de fécondation.
- La Honte et l’Invisibilisation : Les clichés persistent (T’as tes règles ou quoi ?), réduisant l’humeur féminine à un symptôme hormonal et dépréciant le corps des femmes. Pour éviter la period shaming, les femmes cachent leurs protections périodiques (l’« étiquette menstruelle » exige la discrétion) et le corps « normal » est perçu comme celui qui ne saigne pas.
- Le Retour sur Soi : Les règles inscrivent une temporalité cyclique dans le corps des femmes. Elles invitent à un recentrement sur soi, à une « méditation menstruelle » (Iris Young), permettant une lucidité accrue ou une créativité nouvelle.
La Maternité n’est plus un Destin 🚺
Le féminisme du XXe siècle a œuvré pour la libération des femmes, notamment en voyant la maternité comme responsable de leur aliénation. Le mot d’ordre fut d’« extirper la femme du statut reproductif ».
Avec la massification de la contraception et l’IVG, la grossesse n’est plus un destin implacable. La femme n’est plus irréductiblement maternelle, mais potentiellement. La possibilité de choisir permet au corps féminin de devenir un « corps pour soi », temporairement non fertile. Cependant, certaines femmes ressentent de la culpabilité à renoncer aux règles, les considérant comme intrinsèquement liées à leur identité féminine.
III. Enceinte : Métamorphose, Intrusion et Altérité 👽
La Prise de Conscience et le Vertige d’être Deux 🌀
La grossesse commence par une attente : le retard des règles. La prise de conscience est souvent indirecte et tardive : c’est un événement qui a déjà commencé sans consultation consciente. Julia Kristeva parle du « syllogisme de la maternité » : « Ça se passe, or je n’y suis pas ». Carla Canullo évoque le « commencement raté » : l’existence commence par une surprise, une intrusion.
La nouvelle provoque un vertige, un « sol qui tremble », bouleversant la perception du corps et du monde. La seule décision active qui reste à la femme enceinte n’est pas le commencement, mais la poursuite ou non de la grossesse. Caroline Lundquist propose de remplacer la notion de « grossesse désirée » par celle de « grossesse acceptée » pour mieux rendre compte de l’ambivalence et du consentement a posteriori.
Un autre phénomène corporel significatif est la nausée de grossesse (touchant jusqu’à 50 % des femmes enceintes, voire l’hyperémèse gravidique dans les cas extrêmes). Ces nausées ont longtemps été considérées comme psychosomatiques (un rejet du fœtus). Pour la philosophe April Flakne, la nausée de grossesse n’est pas la nausée sartrienne de l’absurde ; elle est une « annonciation » incarnée, un signe corporel qui ouvre la femme à l’autre et l’arrache à l’immanence.
Un Corps pour Deux : Imbrication et Dissociation 🤝
Métamorphose et Dépossession Corporelle ⚖️
La grossesse est une véritable métamorphose corporelle. Le ventre s’arrondit, et le corps grossit au point que l’on ne se reconnaît plus. Ce corps, souvent comparé à une « baleine » ou un « mammouth », peut susciter l’horreur dans une société obsédée par la minceur et les corps maîtrisés.
La transformation rend la femme enceinte impotente (au sens étymologique de ne pas pouvoir faire). Le corps devient lourd et lent, réduisant le champ des possibles. Le « corps actuel » (en expansion) est en décalage avec le « corps habituel » (schéma corporel antérieur), causant maladresses et sentiment d’être bloquée par soi-même.
La Révolution des Sens et la Conscience Accrue du Corps 👂👃
Contre cette dépossession, la grossesse renouvelle le rapport au monde par une « dilatation des sens ».
- L’hyperosmie (odorat accru) est le sens le plus développé (chez deux tiers des femmes). Les odeurs deviennent envahissantes, mais cette sensibilité accrue ouvre la femme enceinte à une « intrusion excessive du monde ». L’hôte (le bébé) modifie la perception des choses à travers la mère.
- Le goût se transforme, donnant naissance aux célèbres « envies de fraises ».
- La femme enceinte développe une conscience accrue de son propre corps. Merleau-Ponty parlerait de « rapport esthétique au corps », où le corps est contemplé pour lui-même, et non seulement utilitaire. Le corps, davantage sensible, est vécu comme une « plénitude plutôt que comme un manque ».
L’Intrusion : Le Coup Frappé à la Porte du Monde 🚪
Le grand bouleversement survient lorsque la femme enceinte perçoit les mouvements de son bébé (le quickening). Le savoir théorique cède la place à un « je sens ». Ce n’est plus seulement « ça bouge » mais « il bouge ». Ce mouvement est un « coup de pied frappé aux portes du monde » (Simone de Beauvoir).
La femme enceinte est touchée du dedans, ce qui brouille la distinction dedans/dehors et moi/non-moi. L’autre est désormais sans distance et invisible, mais perceptible. Mon corps devient une « surface de contact » et non une simple frontière.
Cependant, cette imbrication peut se vivre comme une dissociation. Le fœtus peut être perçu comme un « étranger » ou un « intrus ». Jean-Luc Nancy, greffé du cœur, compare l’implantation d’un organe étranger à l’expérience où « moi-même je deviens mon intrus ». L’auteur note que le fœtus pourrait être comparé à un virus qui s’implante et utilise l’organisme hôte pour se développer, mais à la différence qu’il a vocation à sortir et ne vise pas à nuire.
Ni Une, Ni Deux : L’Intersubjectivité Originelle ♾️
La grossesse remet en question la définition même du sujet. Le sujet enceinte n’est « ni une, ni deux ». L’identité est « imprégnée d’altérité ».
- La Conscience « de… avec… » : La conscience n’est plus seulement tournée vers quelque chose (Husserl), mais elle est « conscience de… avec… ». Lorsque la femme enceinte écoute du jazz, un autre être écoute avec elle. Elle « marchons » et « dansons » avec l’autre.
- Le Placenta comme Interface : Le placenta est l’organe qui symbolise cette imbrication impossible à fusionner totalement. Il est une interface formé de tissus maternels et fœtaux, un lieu de transition, à la fois l’un et l’autre. Le phénomène de microchimérisme montre que des cellules du fœtus restent dans le corps de la mère toute sa vie, et inversement, prouvant que la grossesse n’est pas une simple parenthèse. Le placenta ancre la notion d’interdépendance originelle.
IV. Mettre au Monde : Courage, Douleur et Éthique de la Vulnérabilité 💖
L’Épreuve Héroïque de l’Accouchement 💪
L’accouchement est la grande épreuve, historiquement associée à la douleur comme punition (Genèse). Euripide notait déjà que la femme préférerait « combattre trois fois qu’accoucher une seule ».
L’accouchement sans péridurale est décrit comme une souffrance insupportable et une passion. Cependant, cette souffrance n’est pas absurde ; elle mène à la vie et à la rencontre avec l’enfant. L’accouchement exige une implication active de la femme. La contraction est subie (involontaire), mais la réaction (respirer, bouger, se détendre) est volontaire.
Comme l’analysent Paul Ricœur et Emmanuel Levinas, la souffrance est en excès, induisant perte de contrôle, assujettissement au présent, et une confrontation à la possibilité de la mort. La philosophe Kayley Vernallis insiste sur le courage corporel requis pour accoucher, un acte de bravoure souvent non reconnu par la civilisation occidentale.
Médicalisation et Fragmentation du Corps 🏥
Le modèle médicalisé de l’accouchement (qui est la norme en France, avec plus de 80 % de recours à la péridurale) est ambivalent.
La péridurale, bien qu’une libération contre la souffrance, entraîne souvent une perte de contrôle et une infantilisation. L’accouchement est alors contrôlé par le corps médical, qui peut décider d’injecter des hormones ou d’intervenir.
Le modèle obstétrical fragmente le corps, le réduisant à un utérus qui met bas. La femme est vue comme un hôte passif. Le risque est la violence obstétricale (actes non consentis, traitements humiliants, intervention excessive). La césarienne, bien que nécessaire et parfois salvatrice, peut laisser la mère avec un sentiment de vol de sa naissance et de traumatisme.
Le modèle de l’accouchement dit « naturel » (défendu par des féministes et ceux qui prônent un retour à la nature) s’y oppose, considérant la femme comme le sujet actif, capable de surmonter la douleur si elle est bien accompagnée (l’approche du care plutôt que du cure).
L’Hospitalité Absolue et l’Éthique de la Dette 🙏
Le corps maternel est notre « maison inaugurale » (Frances Gray), un lieu d’hospitalité inconditionnelle et absolue (concept que Jacques Derrida considérait irréalisable, mais qui prend chair dans la grossesse).
Le corps enceint refonde notre compréhension de l’être et de l’éthique.
- L’Intersubjectivité est Première : Notre existence a commencé dans l’union charnelle avec un autre corps (l’« intercorporéalité »). L’être n’est pas originairement isolé, mais fondamentalement en lien.
- L’Éthique de la Vulnérabilité et de la Dette : Nous sommes tous redevables de notre existence à un autre (la mère), une dette non remboursable. Cette dette initiale crée une obligation fondamentale de prendre soin des autres et des plus vulnérables. C’est le socle de l’éthique du care (du soin), où l’interdépendance est première.
Le Corps Post-Partum et l’Allaitement 🤱
Après la naissance, le corps de la femme est vidé, mais non pas immédiatement revenu à son état initial. Il garde des traces physiques et psychologiques durables.
La séparation est une illusion. L’allaitement, pour celles qui le pratiquent, prolonge l’entremêlement à l’autre. Eva Maria Simms parle de matropy pour désigner le fait que les humains consomment leur mère par le placenta et le lait, un modèle d’interdépendance et de cohabitation.
L’ouvrage insiste sur la nécessité de poursuivre cette réflexion en créant une philosophie de l’allaitement, car le corps maternel, en résonance avec celui qui était dedans, reste orienté vers les besoins de l’enfant. La grossesse, loin d’être un détail, est un paradigme d’une éthique de la générosité et de la production de l’autre à travers soi.