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🛑 Le sport est-il inhumain ? Résumé et Analyse du livre choc de Robert Redeker
Avez-vous remarqué à quel point le sport a envahi nos vies ? Qu’il s’agisse des unes de journaux, des conversations de machine à café, ou de l’obsession pour le culte du corps, le sport est devenu la religion mondiale du XXIe siècle. Mais derrière les valeurs de « dépassement de soi » et de « fraternité » sans cesse ressassées par les médias, ne se cache-t-il pas une réalité beaucoup plus sombre ?
Dans son essai percutant « Le sport est-il inhumain ? » (Éditions du Panama, 2008), le philosophe Robert Redeker jette un pavé dans la mare du sport-spectacle. Loin des discours lénifiants et de la ferveur aveugle des supporters, l’auteur démontre comment le sport moderne est devenu le laboratoire d’une terrifiante mutation anthropologique. Ce livre n’est pas une simple critique du dopage ou de l’argent dans le football ; c’est une autopsie philosophique vertigineuse d’une société qui a remplacé la politique par les stades, et l’humain par le mutant.
Découvrez dans cette analyse complète pourquoi le sport, selon Redeker, scelle l’ère du vide et signe la « mort de l’homme ».
🧬 PARTIE 1 : La mutation visible des sportifs (De l’humain ordinaire au mutant biologique)
Dès l’introduction de son ouvrage, Robert Redeker pointe un changement radical qui s’est opéré sous nos yeux au cours des dernières décennies : le sport a changé, mais surtout, les sportifs ont changé.
📺 La fin de l’imitation et l’ère des « Robocops »
Autrefois, le plaisir du spectacle sportif reposait sur l’imitation et l’identification. Un spectateur pouvait se projeter dans l’effort d’un Jacques Anquetil, d’un Raymond Poulidor, d’un Michel Platini ou d’un Dominique Rocheteau. Pourquoi ? Parce que ces champions possédaient une apparence physique semblable à la nôtre, celle des hommes du commun. L’écrivain Henry de Montherlant pouvait alors poétiquement affirmer qu’« un ailier est un enfant perdu ».
Aujourd’hui, cette projection est devenue impossible. Le sport de haut niveau a substitué à ces héros à taille humaine des « montagnes de muscles, des Robocop et des Terminator » usinés pour la télévision. Face à un rugbyman contemporain, véritable char d’assaut de plus de 100 kilos pratiquant un « panzer-rugby », ou face au cycliste Tony Rominger battant le record de l’heure en 1994 avec une allure d’extraterrestre, l’homme ordinaire ne peut plus s’identifier.
« Le champion moderne […] est bel et bien un mutant, un commencement d’espèce. Il lui est prescrit d’être le premier à fouler cet au-delà de l’humanité connue, cet au-delà de l’homme. »
💉 Du dopage artisanal à la fabrication de « Chimères »
Comment en est-on arrivé là ? Redeker distingue deux âges du dopage.
- Le dopage de jadis (épisodique) : Du temps héroïque, les coureurs comme Fausto Coppi (qui avouait prendre la bomba) ou Jacques Anquetil (qui reconnaissait s’injecter de la strychnine ou des amphétamines) se dopaient pour réaliser un exploit ponctuel. Ils modifiaient leur performance, mais restaient des humains.
- Le dopage hypermoderne (continu et technologique) : Apparu dans les années 90, ce nouveau dopage ne cherche plus l’exploit épisodique, car le spectacle sportif exige désormais une excellence permanente (matchs tous les trois jours, compétitions mondiales constantes). Ce dopage de pointe (EPO, transfusions sanguines, nanotechnologies, manipulations génétiques) modifie l’essence biologique même de l’athlète sur le long terme.
Le sport devient ainsi le laboratoire d’un nouvel eugénisme. Les sportifs sont fabriqués intentionnellement pour la compétition, s’apparentant à des « chimères » issues du génie génétique, éloignées de notre espèce. Ce ne sont plus des hommes qui jouent, mais des organismes génétiquement modifiés destinés à assurer le spectacle du capitalisme.
🚴♂️ PARTIE 2 : Le Tour de France (De l’épopée nationale au produit de consommation)
Pour illustrer la déshumanisation du sport, Robert Redeker prend l’exemple paradigmatique du Tour de France cycliste, autrefois considéré comme une légende estivale, aujourd’hui menacé de « mourir de froid » sous l’effet de sa banalisation.
🗺️ Le Tour d’antan : Une leçon de géographie charnelle
Pendant des décennies, le Tour de France a fonctionné comme un mythe structurant. À l’instar de l’école publique et laïque, il a été le vecteur par lequel le peuple s’est approprié le territoire national. Ce que l’historien Jules Michelet affirmait abstraitement (« la France est une personne »), le Tour l’a rendu charnel et sensible pour les masses. À travers les exploits invisibles de coureurs dont on écoutait les hauts faits à la radio, les Français intériorisaient les Pyrénées, les Alpes, les pavés du Nord et les routes de Bretagne. C’était un mythe républicain et jacobin, une véritable « leçon de choses ».
📉 La télévision, meurtrière de l’imagination
Qu’est-ce qui a tué ce mythe ? L’irruption de la télévision et de la retransmission en direct.
- Avant, l’événement sportif était raconté par des journalistes lyriques (« des Homère et des Pindare de salle de rédaction »). L’auditeur devait faire appel à son imagination (le « cinéma intérieur ») pour se représenter la course.
- Aujourd’hui, la télévision montre tout, et en montrant tout, elle extermine l’imagination. Elle banalise l’exploit, le transformant en un simple produit de consommation planétaire.
Le Tour de France est ainsi devenu le reflet du capitalisme néo-darwinien. C’est une utopie télévisuelle fermée, proche des émissions de télé-réalité comme Loft Story ou Koh-Lanta, où la seule règle est la loi impitoyable du plus fort, l’intimidation mafieuse (comme celle exercée par Lance Armstrong sur d’autres coureurs), et la survie commerciale.
🏭 PARTIE 3 : « L’Anthropofacture » (L’usine à fabriquer le nouvel homme)
La thèse philosophique la plus puissante de Robert Redeker réside dans son analyse du sport comme une « anthropofacture », c’est-à-dire un dispositif industriel conçu pour fabriquer de l’être humain.
⛪ Le Sport remplace l’Église et l’État
Historiquement, la construction de l’homme occidental était assurée par l’Église catholique puis par l’État moderne (comme l’avait théorisé Thomas Hobbes dans son Léviathan). Ces institutions ont aujourd’hui perdu de leur puissance. Le capitalisme, devenu absolu et planétaire, a trouvé dans le sport le nouveau « pouvoir spirituel » (au sens d’Auguste Comte) capable de forger les esprits et les corps.
Le sport impose son modèle de deux manières indissociables :
- La Somafacture (Fabrique du corps) : Le sport moderne livre une guerre implacable au corps naturel. Là où la santé traditionnelle était « silencieuse » (selon Georges Canguilhem), la santé sportive est bruyante, productiviste et mortifère. Le corps du sportif est torturé, emprisonné par l’idéologie de la performance, devenant ce que François Dagognet appelle un « métacorps ».
- La Psychofacture (Fabrique de l’esprit) : L’esprit, l’âme et l’intelligence sont évacués au profit d’une invention monstrueuse : le « mental ». Les sportifs sont soumis à un lavage de cerveau par des psychologues et des coachs qui transforment les hommes en loups (régressant vers l’état de nature primitif) pour exacerber leur soif de vaincre.
« Le sportif, au fond, est le modèle d’un homme sans corps ni âme, sans corps ni esprit – qu’on voudrait généraliser à la masse des hommes. »
Ainsi, le sportif de haut niveau, combinant un futurisme biologique (son corps bionique) et un conformisme idéologique total (son adhésion aveugle à la société de consommation et de marché), est l’avant-garde et le prototype de l’homme que le système veut imposer à toute la planète.
🏛️ PARTIE 4 : La substitution du stade à la Cité (La mort de la Politique)
Si le sport sculpte l’individu, il détruit parallèlement le citoyen. Redeker dresse un constat accablant : l’homo politicus a été remplacé par l’homo sportivus.
📣 L’intellectuel de masse et le culte du vide
Le symbole de ce glissement a eu lieu en France le 12 juillet 1998, date de la victoire en Coupe du monde de football. Ce jour-là, un basculement de l’histoire des idées s’est produit : l’apparition de l’intellectuel supporter. Les penseurs, jadis critiques, ont capitulé devant l’euphorie footballistique, devenant des « intellectuels de masse » produisant des discours qui ne sont que la traduction élitiste des bavardages de la machine à café ou du Café des Sports.
Cette capitulation prouve que le sport est un outil de dépolitisation massive. Le supporter est une parodie vide du militant politique d’autrefois. Il ne croit plus en rien, il est profondément nihiliste, mais il transfère toute son énergie et sa ferveur vers son club ou son équipe nationale. Sous l’effet du sport, le « Peuple » (concept politique, construit et unifié) se disloque pour redevenir une « Plèbe », une foule grégaire excitée par des pulsions tribales, identitaires et souvent xénophobes (comme on le voit régulièrement dans les stades de football).
🎭 Le sport, « Opium des États » et parodie internationale
On entend souvent dire que le sport est un instrument au service des nations, capable de promouvoir l’intégration et la paix sociale. L’auteur rejette violemment cette idée. Le sport n’est pas l’opium du peuple au sens marxiste (qui masquait la réalité de classe), il est plutôt « l’opium des États ».
Sur la scène internationale, de petits États utilisent le sport pour s’inventer une puissance diplomatique imaginaire. Mais en réalité, ce sont les instances sportives (le CIO, la FIFA) qui ont avalé la politique. Les chefs d’État s’abaissent à faire du lobbying pour ces instances (comme lors de l’attribution des JO). Le sport est devenu une parodie de l’ONU, une parodie de religion, une parodie de fraternité. Il a dévoré la politique pour instaurer une « post-politique » où les véritables enjeux humains disparaissent derrière l’audimat.
📈 PARTIE 5 : Le vertige de la quantité et la haine de la limite
Pour comprendre la nature profonde du sport, il faut analyser sa devise : « Citius, Altius, Fortius » (Plus vite, plus haut, plus fort). Loin d’être un simple idéal olympique, cette maxime est la loi absolue du monde moderne.
📊 La définalisation de l’existence
Le monde contemporain est régi par le règne du quantitatif. Depuis la révolution scientifique initiée par Descartes (« nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature »), l’humanité a évacué la notion de finalité. Pourquoi produire plus ? Pour consommer plus. Pourquoi travailler plus ? Pour accumuler. Le progrès tourne à vide.
Le sport est l’écusson de ce capitalisme de l’illimité. Qu’est-ce qu’un record sportif ? Ce n’est rien d’autre qu’un chiffre abstrait, voué à être effacé par le prochain record, ne laissant derrière lui aucune épaisseur culturelle (à l’inverse d’une œuvre d’art qui, elle, s’inscrit dans l’éternité et nourrit la sensibilité humaine).
🚫 Le sport comme haine de la condition humaine
Dans l’Antiquité grecque, la gymnastique visait l’harmonie, l’accomplissement du corps à l’intérieur de ses limites. Le péché suprême était l’hybris (la démesure). Le sport moderne, lui, est la quintessence de la démesure. Il voue une haine féroce à la limite. L’homme moderne se bat contre sa finitude spatiale, temporelle, et surtout contre la mort, qu’il refuse d’accepter. C’est pourquoi la mort brutale d’un jeune champion (comme Ayrton Senna ou Marco Pantani) provoque une telle stupeur : dans notre imaginaire, le sportif, par ses performances, était censé avoir dépassé la condition mortelle humaine.
En exportant le sport sur toute la planète, l’Occident n’exporte pas seulement un loisir ; il inocule au monde entier sa pathologie : le refus de la limite et la soumission totale au rendement.
⚽ PARTIE 6 : L’antidote : Le JEU comme subversion du SPORT
L’ouvrage de Robert Redeker ne laisse que très peu de place à l’espoir, mais il identifie néanmoins une force de résistance fondamentale : le jeu.
Il est crucial de ne pas confondre le sport et le jeu. Le « sport-show business » a précisément dû assassiner le jeu pour imposer la compétition, la rentabilité et le sérieux.
- Le Sport est sérieux et carcéral : Il est régi par le rendement boursier, l’efficacité, l’oreillette électronique dictant les ordres, clôturant l’individu sur son ego et sa vanité.
- Le Jeu est gratuit et subversif : Le vrai jeu sportif s’apparente à la pure innocence de l’enfance. Il repose sur la gratuité (jouer pour rien, sans enjeu économique).
Tandis que le sport aliène et emprisonne, le jeu provoque un « sentiment d’immensité ». L’auteur illustre ce propos par ses souvenirs d’étudiant toulousain : des matchs de football autogérés, sans arbitres, sans médias, sans spectateurs, où la seule finalité était la joie d’être ensemble, de courir à perdre haleine et de s’oublier. Dans le jeu, on se libère du « moi », on expérimente une désidentification salvatrice, à l’opposé du nombrilisme du champion moderne fétichisé. Le jeu est la seule faille par laquelle la poésie (celle de l’« enfant perdu » sur l’aile) peut encore exister face au rouleau compresseur du sport industriel.
🏁 Conclusion : Vers un homme « sans gravité » ?
En refermant « Le sport est-il inhumain ? », le lecteur est forcé de constater que la crise qui traverse l’univers sportif (truquages, dopage, racisme, omniprésence de l’argent et des mafias) n’est pas une simple dérive périphérique. Elle est l’essence même d’un système technologique devenu fou.
Robert Redeker nous avertit : à travers la fascination aveugle pour le sport, c’est l’humain lui-même qui s’efface. L’homme des décennies passées, avec son épaisseur historique et sa conscience tragique, laisse la place à un individu émietté, un « homme sans gravité » (pour reprendre l’expression de Charles Melman). Un homme pour qui la condition humaine n’est plus un souci, anesthésié par l’euphorie factice et continue des grands-messes télévisées.
Le sport est devenu le vecteur par excellence d’un nihilisme où seules comptent la victoire et la quantité. À l’heure où les idoles en toc (footballeurs, tennismen) remplacent les savants, les penseurs et les créateurs dans le cœur des foules, cet essai se dresse comme un ultime appel à la lucidité : il est urgent de retrouver la gratuité du jeu, avant que l’arène mondiale ne se transforme définitivement en un jeu de cirque posthumain.
Sources : Les éléments de cette analyse sont tirés des extraits de l’ouvrage « Le sport est-il inhumain ? » de Robert Redeker (Éditions du Panama, 2008).