Résumé de « La puissance sans principe » de Maud Quessard : comment l'Amérique passe de l'hégémonie consentie à la contrainte. Analyse et vidéo.
🛣️ Le propriétaire du péage
Imaginez le propriétaire de l’unique péage sur la seule autoroute d’une région. Pendant des années, il pratique un tarif raisonnable et le justifie par de beaux discours : l’entretien des routes, la sécurité, le bien commun. Le but est l’adhésion. Puis un matin, il comprend qu’il n’a plus besoin d’être aimé. Il tient la barrière. Il peut doubler les prix selon son humeur, refuser le passage à qui il veut. Le discours disparaît ; il ne reste que la force.
C’est l’image que nous avons choisie, dans l’épisode, pour entrer dans « La puissance sans principe. Le nouvel empire américain » de Maud Quessard, spécialiste des États-Unis (Seuil, 2026). Car la thèse du livre tient en peu de mots : l’Amérique possède toujours l’armée la plus puissante, la monnaie de réserve mondiale et les technologies dominantes. Ce qu’elle a cessé de vouloir, c’est justifier cette domination par un grand récit moral.
🧭 Ni déclin ni accident : une mutation
Le premier mérite de l’ouvrage est de refuser la grille de lecture la plus confortable, celle du simple « déclin américain ». Maud Quessard décrit au contraire une mutation assumée. L’empire se porte bien ; c’est sa manière d’exercer la puissance qui change. Les alliances deviennent des contrats renégociables, souvent sous la menace, et la loyauté internationale se négocie au jour le jour. Le livre parle d’une « alliance comme transaction » et d’une « loyauté sous condition ».
Toute l’enquête est guidée par une question que l’autrice pose dès l’introduction : qu’est-ce qui, dans ce que nous observons, survivra à Donald Trump ? C’est elle qui donne au livre sa portée. Il ne s’agit pas de commenter un mandat, mais de distinguer ce qui relève du style d’un homme de ce qui relève d’une structure durable.
✨ De la « cité étincelante » à l’ordre post-hégémonique
Pour mesurer la rupture, il faut se souvenir d’où vient l’Amérique. Maud Quessard retrace la longue histoire de l’exceptionnalisme américain : la « cité sur la colline » promise par John Winthrop aux colons du Massachusetts en 1630, Lincoln voyant dans l’Union « le dernier meilleur espoir de la terre », jusqu’à Reagan et sa « cité étincelante ». Pendant des siècles, la puissance américaine s’est toujours accompagnée d’un récit, d’une promesse adressée au monde.
Or l’hégémonie, au sens classique, ne se réduit pas à la force matérielle. Elle suppose la capacité de faire consentir les autres : l’empire fournit des biens publics, la sécurité des mers, la stabilité financière, et, en échange, sa domination est acceptée. C’est ce consentement qui s’effondre. Les États-Unis gardent les instruments de l’empire mais perdent la capacité de les faire reconnaître comme légitimes. L’autrice rejoint ici le politologue Frédéric Ramel, pour qui le second mandat Trump vise à instaurer un « ordre post-hégémonique ».
🤠 La tradition jacksonienne
Faut-il y voir l’anomalie d’un seul dirigeant ? Le livre répond par l’histoire. Sous Andrew Jackson, président de 1829 à 1837, s’affirme une vision « plus dure, plus frontalière, plus exclusive de la nation ». L’historien Walter Russell Mead a nommé ce courant la « tradition jacksonienne » : peu de goût pour les traités complexes, méfiance envers les engagements extérieurs, sauf quand l’honneur et la crédibilité du pays sont en jeu.
Le trumpisme s’y rattache, mais Maud Quessard prend soin de ne pas tout y ramener : le second mandat excède cette grille. C’est l’aboutissement d’une évolution plus longue, où la présidence s’affranchit de plus en plus de ses limites institutionnelles. Le chapitre 2 a un titre éloquent : « la présidence sous stéroïdes ».
🏛️ L’État, ennemi intérieur
Pour imposer la brutalité au-dehors, il faut d’abord verrouiller la machine au-dedans. C’est l’un des passages les plus frappants du livre. Diplomates, analystes du renseignement, hauts fonctionnaires : tous ceux qui sont formés à penser sur le temps long et à respecter des procédures deviennent, dans le récit du « deep state », les obstacles à abattre.
L’ennemi principal n’est plus Moscou ni Pékin, il se trouve à Washington.
Maud Quessard, La puissance sans principe
Les faits rassemblés sont nombreux. Les effectifs du Conseil de sécurité nationale auraient été réduits de moitié environ dans les premiers mois de 2025, au profit d’un cercle restreint de conseillers loyaux. La création du Department of Government Efficiency, le DOGE, est lue comme la traduction opérationnelle du discours contre l’État profond. Partout, la même logique : la loyauté contre l’expertise.
La Garde nationale retournée
L’exemple le plus vertigineux concerne l’armée. À partir de juin 2025, la Garde nationale est fédéralisée et déployée dans des villes dirigées par les démocrates, de Los Angeles à Chicago, pour appuyer les agents de l’immigration (ICE) dans la traque des migrants. Une institution censée protéger la population devient un outil de coercition interne.
Les anticorps du système
Le tableau n’est pas pour autant celui d’une capture totale. Un juge fédéral a jugé en septembre 2025 que le déploiement de Los Angeles violait le Posse Comitatus Act, la loi de 1878 qui interdit d’employer l’armée au maintien de l’ordre ; en décembre, la Cour suprême elle-même a refusé de débloquer celui de Chicago. Et lorsque des centaines de généraux sont convoqués en septembre 2025 pour entendre exposer les nouvelles priorités idéologiques, ils demeurent « de marbre ». Signe, écrit l’autrice, que l’éthique professionnelle résiste, mais aussi mesure de la pression qui pèse désormais sur elle.
💣 L’arsenalisation de l’interdépendance
Cette volonté de contrôle se projette sur l’économie mondiale. Le chapitre 5 porte un titre sans ambiguïté : « L’arsenalisation maximale : l’économie en état de guerre ». L’interdépendance, longtemps présentée comme un facteur de paix, devient une arme. Tarifs douaniers punitifs, sanctions, extraterritorialité : les infrastructures mêmes de la mondialisation, le dollar, les chambres de compensation, les réseaux, servent à contraindre les adversaires, mais aussi les alliés.
Le livre rappelle la géographie de ces nœuds : SWIFT est une coopérative de droit belge, mais elle applique les sanctions décidées à Washington. La puissance américaine ne tient pas à la propriété des nœuds, mais au pouvoir de les commander.
Le cas ASML
L’exemple le plus parlant pour un lecteur européen est celui d’ASML, à Veldhoven, aux Pays-Bas : l’unique fabricant au monde des machines de lithographie en ultraviolet extrême, sans lesquelles aucune puce avancée ne se grave. Le champion néerlandais s’est vu sommé d’aligner ses licences d’exportation sur les contrôles décidés à Washington. Pour les entreprises européennes, note Maud Quessard, « l’État-entreprise américain n’est pas un concept ; c’est un interlocuteur ».
🦅 Une « hégémonie prédatrice »… et son retour de bâton
Pour nommer cette méthode, l’autrice emprunte une formule à Stephen Walt, professeur à Harvard et grande voix du réalisme américain : l’« hégémonie prédatrice ».
La puissance qui l’exerce cesse de dissimuler son avantage sous des règles communes pour en extraire, ouvertement, tribut et concessions.
Maud Quessard, La puissance sans principe, à propos de la formule de Stephen Walt
On retrouve notre péage. À court terme, tout le monde paie le tarif majoré, faute de pouvoir se passer du dollar ou de la technologie américaine du jour au lendemain. Mais face à des tarifs arbitraires, on finit toujours par construire des routes secondaires. Le livre en donne une illustration : en janvier 2025, le modèle chinois DeepSeek-R1, développé à coût réduit malgré les restrictions d’accès aux processeurs américains les plus avancés, a montré que l’avantage en intelligence artificielle « ne se décrète pas depuis Washington ».
📡 Le marché de la post-vérité
Un empire qui punit ses alliés et purge ses diplomates laisse un vide symbolique. Le chapitre 4, « De la séduction à la domination », décrit l’effondrement des outils classiques du soft power. Les subventions de Radio Free Europe / Radio Liberty sont résiliées du jour au lendemain, avant que les tribunaux n’en suspendent partiellement l’exécution. À la place de la voix officielle, un écosystème privé et chaotique : plateformes, influenceurs, récits complotistes.
L’analyse de QAnon en Europe est particulièrement éclairante. Le mouvement se diffuse dans les sphères germanophone, francophone ou italophone, réinterprété par des influenceurs locaux selon leurs propres obsessions.
Le mouvement ne s’exporte pas comme une doctrine ; il se franchise.
Maud Quessard, La puissance sans principe
Maud Quessard parle d’« incommunication stratégique » : il ne s’agit plus de convaincre, mais de saturer. Et elle en tire une conclusion qui donne le vertige.
En renonçant à parler au nom de l’universel, en perdant en portée, l’Amérique gagne en intensité. Au prix du monde, elle galvanise un camp.
Maud Quessard, La puissance sans principe
🔄 Le renversement des rôles
Ce désordre profite aux puissances concurrentes. La troisième partie du livre, « L’empire post-hégémonique », confronte les récits de puissance : la Chine comme « empire civilisationnel », la Russie comme « empire révisionniste », et les pays du Sud global réunis autour des BRICS, qui s’engouffrent dans la brèche ouverte par l’abandon du récit libéral.
🇪🇺 Et l’Europe ?
C’est la question qui traverse tout l’ouvrage, et qui nous concerne directement. Une Europe historiquement alignée sur Washington se retrouve sans parapluie moral, face aux pratiques prédatrices de son allié et à des concurrents opportunistes. Le livre formule l’alternative avec une clarté redoutable :
Si la crise tient au style, il suffit d’attendre ; si elle tient à la structure, il faut se réorganiser.
Maud Quessard, La puissance sans principe
Tout l’ouvrage plaide pour la seconde lecture. Les purges, les sanctions, les provocations ne sont pas les coups de sang d’un président colérique, mais les engrenages d’une transformation profonde de l’exercice du pouvoir mondial. Reste à savoir si l’Europe saura surmonter ses dépendances et défendre un ordre fondé sur des règles plutôt que sur la loi du plus fort.
📚 Pourquoi lire ce livre
« La puissance sans principe » n’est pas un pamphlet. C’est un essai d’histoire et de science politique, très documenté, qui relie des scènes que l’actualité présente séparément : l’exceptionnalisme fondateur, la présidence, l’armée, l’économie, les plateformes numériques. Sa force est de dépasser l’indignation face aux gros titres pour donner une grille de lecture. Si le sujet vous intéresse, il se lit en écho à « Technopolitique » d’Asma Mhalla, à « L’heure des prédateurs » de Giuliano Da Empoli et à « Qui contrôle qui ? » de Thomas Gomart.
📌 Ce qu’il faut retenir
- L’Amérique n’est pas en déclin : elle garde l’armée, le dollar et la technologie, mais renonce à justifier sa domination par un récit moral.
- On passe d’une hégémonie consentie à un ordre « post-hégémonique », où la légitimité ne compte plus.
- La tradition jacksonienne éclaire le trumpisme, sans tout expliquer.
- L’appareil d’État devient l’« ennemi intérieur » : coupes au NSC, DOGE, Garde nationale fédéralisée ; juges et généraux résistent encore.
- L’interdépendance est devenue une arme, jusqu’à contraindre les alliés, comme ASML.
- Cette « hégémonie prédatrice » (Stephen Walt) suscite des contournements, à l’image de DeepSeek-R1.
- En perdant en portée, l’Amérique gagne en intensité : elle galvanise un camp au prix du monde.
- Pour l’Europe, la question est de savoir si la crise tient au style ou à la structure.